Vers un retour forcé à la polyculture?

Vers un retour forcé à la polyculture?
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Dans son livre référence sur le biomimétisme, la biologiste américaine Janine Benyus consacre tout un chapitre à la question cruciale du défi que devront relever les hommes pour assurer la subsistance d’une population toujours plus nombreuse (plus de neuf milliards d’individus en 2050 et 10,8 milliards en 2100 selon les dernières prévisions de l’ONU). Sous le titre « Comment allons-nous nous nourrir? – L’agriculture adaptée à la terre : cultiver la nourriture selon le modèle de la prairie » la scientifique nous démontre de manière beaucoup plus savante et détaillée que je ne peux le faire dans ces quelques lignes que le choix des grands pays agricoles d’avoir opté depuis plusieurs décennies pour un système de monoculture intensive n’est plus tenable.

Elle nous explique ainsi que ce mode de culture, retenu notamment pour les céréales, a été privilégié par ces nations pour fournir de la nourriture à un maximum d’êtres humains et, accessoirement, pour améliorer leur balance commerciale. Or les conséquences néfastes de cette politique agricole apparaissent au grand jour depuis quelques années : fragilité croissante des cultures qui a généré la mise au point de plants OGM, sujets à caution, appauvrissement accéléré des terres soumises à des labours répétés en profondeur qui détruisent les systèmes racinaires sur plus de vingt centimètres nécessitant l’utilisation croissante d’engrais chimiques très polluants, tassement excessif des sols à cause d’engins agricoles toujours plus gros,… Partant de ce constat peu réjouissant, Janine Benyus préconise d’abandonner progressivement ce mode de culture intensif pour adopter par étape un principe de polyculture s’inspirant de l’écosystème des prairies dans lequel les déchets issus de certaines plantes contribuent à en nourrir d’autres et où les dommages provoqués par les ravageurs sont très limités grâce à la biodiversité régnant dans ce genre d’environnement riche en espèces végétales variées. Des expériences assez poussées ont été entreprises dans ce sens aux Etats-Unis avec des résultats plutôt convaincants sur le plan agricole mais moins positifs au niveau économique, cette démarche n’étant possible pour l’instant que sur de petites surfaces et  nécessitant par ailleurs une présence humaine bien plus importante que dans des exploitations fortement automatisées dans lesquelles le maître-mot est la rentabilité. Des tentatives ont également été menées en France en particulier par quelques vignerons qui ont semé entres autres plantes, comme dans ce vignoble que vous pouvez voir sur la photo ci-dessous un mélange de céréale, l’avoine, et de légumineuse, la vesce.

engrais vert vigne

La révolution agricole marquée par la disparition d’un principe de culture intensif au profit de processus plus doux et plus respectueux de la nature n’est donc pas pour demain tant la dimension financière conditionne la gestion de ces exploitations ultra-modernes, sans parler de l’utilisation croissante de plants OGM dans différents endroits du globe, notamment sur le continent américain, à l’exception notable de la France, pour lutter contre les maladies s’attaquant aux plantes.

Mais un phénomène passé inaperçu dans les media pourrait accélérer la remise en question de ce système productiviste dominant. Il a été dévoilé récemment par une équipe de chercheurs de l’université d’Exeter en Grande-Bretagne qui s’est penchée sur l’évolution de la répartition de quelque 612 insectes nuisibles dans le monde. Leurs travaux montrent que les insectes ravageurs se déplacent d’environ  trois kilomètres par an en direction des pôles nord et sud; ils gagnent régulièrement du terrain et menacent ainsi l’agriculture mondiale. Tous les ravageurs sont concernés à commencer par les insectes mais aussi les champignons, les bactéries, les virus et les nématodes qui sont des petits vers. Même si ces différentes espèces n’avancent pas toutes à une vitesse identique puisque pendant que certains papillons parcourent jusqu’à vingt kilomètres par an des bactéries bougent à peine, cette progression est inexorable. Si le transport de marchandises, dans une économie mondialisée, est la cause principale de cette migration, les scientifiques ont démontré qu’elle était en grande partie favorisée par la hausse  des températures enregistrée ces cinquante dernières années  qui favorise l’acclimatation de ces divers organismes vivants à des latitudes nouvelles où ils n’auraient pas pu survivre auparavant. Ils prennent en particulier pour exemple la pyriculariose du riz, champignon présent dans plus de quatre-vingt pays avec des effets désastreux tant sur l’agriculture que sur la santé de certains écosystèmes, qui s’attaque désormais au blé. Autre conséquence du réchauffement climatique : on trouve aujourd’hui des doryphores en Norvège et en Finlande, pays dans lesquels les conditions hivernales auraient du les tuer.

doryphore

Alors que 10 à 16% des cultures mondiales disparaissent du fait des parasites, si cette progression des ravageurs en direction des pôles se poursuit du fait du réchauffement de la terre, les effets combinés d’une augmentation régulière du nombre d’habitants de la planète et des pertes croissantes de ces cultures pourraient sérieusement menacer la sécurité alimentaire mondiale.

Une partie de la solution pour ralentir, voire éradiquer, l’invasion de ces ravageurs dans des régions qui en étaient jusqu’à présent préservées, passe évidemment par une réduction drastique des gaz à effet de serre (à quel horizon?) mais aussi par un meilleur suivi de la présence de ces nuisibles, sans parler de possibles mises en quarantaine de certaines plantes afin d’éviter que les pathogènes envahissent les systèmes agricoles.

En attendant, mon choix est fait entre le recours à des méthodes radicales pour lutter contre ce phénomène tels que l’usage de produits chimiques comme les engrais ou les insecticides, ou bien encore le recours aux plants OGM dont les effets tant sur la nature que sur l’ homme sont loin d’être maîtrisés et la méthode douce de retour progressif à un principe de polyculture préconisée par la spécialiste du biomimétisme, même si, comme tout ce qui concerne la nature, cela prendra du temps. Mais le jeu et surtout les enjeux pour la planète en valent vraiment la chandelle!

Source : Natural Climate Change – BBC News